
À Arles (AAP) - Il faut rendre justice à cette Église : elle sait admirablement tenir la place. Elle tient les cathèdres, les chancelleries, les chancels, les sceaux, les registres, les titres, les préséances et les fauteuils. Elle tient si bien la place que l'on pourrait croire que le Très-Haut lui a confié non pas le salut des âmes, mais la garde des sièges. Et quelle armée de titulaires pour défendre ces sièges ! Primat ici, cardinal là , archevêque ailleurs, administrateur sede vacante quelque part entre deux voyages, premier vice-primat, deuxième vice-primat, troisième vice-primat et, si l'on en croit les parchemins, il ne manque bientôt plus qu'un quatrième vice-primat pour surveiller les trois autres.
L'Église possède des titres à n'en plus savoir que faire. Ce qui lui manque, en revanche, paraît plus difficile à trouver. Une mission. Regardons donc ce que font ces princes de l'Église lorsqu'un siège devient vacant. Ils nomment quelqu'un. Et lorsqu'un autre siège est contesté ? Ils précisent qui a le droit de nommer. Et lorsque deux prélats se disputent ? Ils rappellent les règles. Et lorsqu'un fidèle demande où est son Église ? On lui montre le sceau. Voilà donc le grand mystère de cette institution : là où le croyant cherche une Église, elle lui répond par une procédure. Là où il cherche un pasteur, elle lui présente un titulaire. Là où il cherche la foi, elle lui montre une hiérarchie.
L'affaire d'Arles en offre une caricature presque parfaite. Le siège est vacant. Qu'à cela ne tienne : Rome dépêche un administrateur. On nous explique aussitôt, avec toute la gravité des docteurs du droit canonique, que l'administrateur n'est pas l'archevêque, qu'il n'en possède pas la charge pastorale, qu'il n'exerce pas son autorité spirituelle, qu'il n'en possède pas les prérogatives politiques. Fort bien. Mais alors, demandons simplement : qui possède réellement la charge des âmes ?
À lire la réponse de Rome ne s'est pas fait attendre
À lire En premier lieu, le siège métropolitain d'Aix n'est pas vacant.
À Arles, on invite les fidèles à écrire à celui-ci, à Marseille à celle-là , ailleurs à un autre encore. Pour les sacrements, il faudra trouver un clerc compétent. Pour la pastorale, un administrateur. Pour l'autorité, un archevêque qui n'existe pas encore. Pour la juridiction, une assemblée. Pour le reste, Rome. Et l'on s'étonnera ensuite que les églises soient ouvertes tandis que les cathèdres demeurent silencieuses. Mais rassurons-nous : la chaise, elle, est parfaitement occupée.
Voilà le véritable talent de cette Église. Elle ne laisse jamais une fonction sans fonctionnaire. Un évêque disparaît ? Administrateur. Un vice-primat disparaît ? Nouveau vice-primat. Un Primat arrive ? Nouveau conseil. Un archevêché est vacant ? Nouvelle nomination. Un titre devient disponible ? Quelqu'un le recevra. Ainsi tourne la grande roue des dignités, et chacun monte d'un degré pendant que les fidèles attendent toujours que quelqu'un leur parle de Dieu.
Il faut toutefois reconnaître à cette Église un admirable zèle : elle ne manque jamais de rappeler qu'elle ne fait pas de politique. Elle le rappelle justement dans des textes où elle explique qui dispose du droit de veto, qui possède la compétence territoriale, à quelle primatie appartient telle province, quel prélat peut intervenir, quelle autorité doit être consultée et pourquoi un autre prélat ferait mieux de rester à distance. C'est une forme très particulière de non-politique. C'est celle qui consiste à faire de la politique en prenant soin de l'appeler « juridiction ecclésiastique ».
En Provence, le spectacle devient savoureux. L'Archevêché d'Aix nous explique que la Provence est fidèle à Rome, que le Concordat protège les prérogatives de l'Église, que les autorités temporelles n'ont pas le droit de nommer les évêques et que le Primat du Saint-Empire est l'autorité compétente. Puis le Primat de France paraît vouloir venir renouer les liens. Et voilà que l'on s'indigne : Quels liens ? Ils n'ont jamais été rompus ! Nous voilà rassurés. Ils ne sont donc pas rompus. Ils sont simplement suffisamment complexes pour que chacun puisse expliquer à l'autre qu'il n'a rien à faire chez lui.
Et pendant ce temps, voici la grande machine ecclésiastique qui continue de produire ses parchemins. Elle scelle. Elle authentifie. Elle proclame. Elle nomme. Elle démet. Elle distingue. Elle classe. Elle ordonne. Elle excommunie. Puis elle recommence. Et lorsque quelqu'un demande pourquoi, on lui répond que c'est ainsi que fonctionne l'Église. Mais c'est précisément la question. À quoi sert-elle ? À sauver les âmes ? Alors pourquoi tant de pages consacrées aux sièges, aux titres et aux compétences ? À enseigner Aristote ? Alors pourquoi faut-il un cardinal pour expliquer à un autre cardinal qui peut entrer dans quelle cathédrale ? À conduire les hommes vers Dieu ? Alors pourquoi la mesure de la fidélité semble-t-elle si souvent être l'obéissance à l'institution plutôt que la connaissance du Très-Haut ? À servir les fidèles ? Alors pourquoi entend-on davantage parler des titulaires que des troupeaux ?
Et voici qu'apparaît parfois un homme qui ose dire : « Je ne vous reconnais plus comme mes maîtres. » Alors soudain, l'Église retrouve une vigueur admirable. Elle sait immédiatement quoi faire. Elle connaît le mot. Excommunication. Elle sait également quoi dire : hérésie, Sans-Nom, Genevois, corruption de l'âme, absence de légitimité. Tout ce qui manquait pour administrer une paroisse semble soudain disponible pour condamner un adversaire.
Il faut donc croire que l'Église possède une grâce particulière : elle devient extraordinairement efficace dès qu'il s'agit de défendre son monopole. Et c'est ici que se dévoile peut-être son véritable ministère. Non pas conduire. Non pas convaincre. Non pas convertir. Mais tenir la place. Tenir la place de l'évêque. Tenir la place du Primat. Tenir la place du cardinal. Tenir la place de Rome. Tenir la place du droit. Tenir la place de la vérité. Et, surtout, empêcher quiconque d'autre ne s'y asseye.
Car l'on comprend mieux alors pourquoi tant de choses sont si soigneusement réglementées. Il ne faudrait surtout pas qu'un autre prêche sans autorisation. Il ne faudrait pas qu'un autre baptise. Il ne faudrait pas qu'un autre enseigne. Il ne faudrait pas qu'un autre prétende être évêque. Il ne faudrait pas qu'un autre nomme. Il ne faudrait pas qu'un autre interprète. Il ne faudrait pas qu'un autre décide. Il ne faudrait pas qu'un autre occupe la place. La place est sacrée.
Quant à ce qui devrait l'habiter, la foi, la charité, la vérité, la conscience, la prédication et le service, cela peut attendre. Il y a quelque chose d'infiniment ironique à voir cette institution proclamer sans cesse la fraternité tout en passant son temps à déterminer lequel de ses frères possède le droit de parler avant l'autre. Elle proclame la pauvreté spirituelle depuis des palais de titres. Elle prêche l'humilité sous des montagnes de dignités. Elle parle de liberté intérieure tout en distribuant des sanctions à ceux qui pensent autrement. Elle invoque la sagesse des Prophètes, puis demande à ses fidèles de ne pas regarder derrière le rideau. Et surtout, elle confond avec une remarquable constance l'Église avec ses bureaux.
Mais une cathèdre n'est pas une Église. Un sceau n'est pas une Église. Un cardinal n'est pas une Église. Un concordat n'est pas une Église. Un décret n'est pas une Église. Une excommunication n'est pas une Église. Et une procession de prélats bardés de titres ne devient pas davantage une Église parce qu'elle marche sous une bannière.
L'Église est là où la Parole est annoncée, où la conscience s'éveille, où le pécheur trouve le pardon, où le pauvre trouve son frère et où l'homme apprend à chercher Dieu plutôt qu'à craindre son supérieur. Le reste ? Le reste tient très bien la place. Et c'est peut-être tout le problème.
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Beatus Rhenanus pour l'AAP agence des Terres au Milieu
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