
Straßbourg (AAP) - On se demandait depuis presque deux ans qui était l'ennemi. On savait qu'il était méchant. Très méchant. Même extrêmement méchant.
Il avait été l'ONE, l'Ordo Negrum Equites, l'épouvantail infernal que l'on sortait des placards dès qu'il fallait fermer une frontière, mobiliser une armée, décréter un état martial ou expliquer pourquoi le voisin devait rester chez lui. « Attention, l'ONE ! » Les enfants tremblaient. Les pucelles se barricadaient. Les chancelleries rédigeaient. Les armées se levaient.
Et puis, le 18 août, miracle administratif : le Royaume de France nomme enfin ses ennemis. Pas « l'ONE ». Des noms. Beaucoup de noms. Une longue liste, précisément, de quarante-sept individus, désormais déclarés ennemis du Royaume et promis à être « neutralisés par tous les moyens ».
Adi, Aiki, Amber.rose, Anmoss, An_munro, Balyan, Biutza, Blak3, Currara, Cypy.n, Davidniedomytek, Diesel, Fargon, Frastornata, Gabryaela, Gigelus, Giorin, Gumatu, Ivar., Ivy, Josto, Julian.pasha, Juveran, Kire7, Ladyzelda, Lagardere, Livium90, Lucnegrea, Macedonski, Magic_eagle, Mr.mayhem, Nicolae.voievod, Petya96, Plisea, Renascentistul, Rockrider, Sixariz, Subodei, Tempest., Tinno, Vaelyra, Vercingetoriks, Vladziu, Xerax, Zdac et Zerorazvan.
Nous voilà donc rassurés. Après des mois à combattre une hydre, la France découvre qu'elle avait aussi une liste de personnes. C'est un progrès. Il faut dire que le communiqué précédent avait déjà commencé à préparer le terrain. Rouen avait été prise par deux armées d'une quarantaine d'hommes, et l'affaire avait provoqué une réaction dont la logique nous échappait quelque peu : fermeture des frontières, appel général à la mobilisation, vigilance de tous et menace renouvelée contre l'ONE.
Mais voilà que le Louvre nous explique désormais que cette prise de ville ne signifie, au fond, pas grand-chose. Vingt-sept habitants. Un château vide. Pas de butin. Et surtout, aucune importance stratégique. Ah. C'est donc ça. Quand l'ONE prend une ville française, ça ne compte pas. Quand la France prend une ville étrangère, il faudra certainement demander aux archives.
Car il ne faudrait surtout pas laisser entendre que prendre une capitale de duché pourrait avoir quelque importance dans une guerre. Cela pourrait donner des idées. Par exemple à ceux qui, ces derniers jours, font entendre leurs bottes du côté de l'Anjou et donnent au royaume voisin de Rennes quelques raisons de regarder vers l'horizon.
Mais soyons sérieux : prendre une ville ne sert à rien. Enfin, sauf quand c'est utile. Et c'est précisément ce que nous apprend la nouvelle proclamation. La France rappelle avec beaucoup de modestie qu'elle a elle-même, dans son histoire, pris le château d'Angers à de nombreuses reprises. Chaque année, parfois plusieurs fois par an.
Voilà qui est rassurant. Les Français savent donc parfaitement que prendre un château ne sert à rien. Ils ont simplement acquis cette sagesse après avoir pris le même château suffisamment souvent pour être devenus experts en inutilité. C'est un peu comme aller plusieurs fois chez le boulanger pour conclure que le pain ne nourrit pas. Ou entrer dans Genève pour défendre on ne sait quelle Rome pour en repartir ensuite en laissant l'unique mairie des Royaumes décider elle-même du nom de son évêque.
Mais il y a mieux. L'ONE aurait donc pris Rouen pour enrichir ses « récits de feux de camp ». Nous voilà face au grand méchant loup. Un grand méchant loup qui prend vingt-sept habitants, un château sans butin, puis repart. Un loup édenté, donc. Le communiqué nous rassure d'ailleurs : de toutes les bandes de brigands ayant sévi dans le Domaine Royal, l'ONE ne serait « pas le plus terrifiant ». Shawie aurait fait pire.
Voilà qui doit être particulièrement vexant. Imaginez la scène. Deux ans d'efforts. Des navires coulés. Des frontières fermées. Des armées mobilisées. Des proclamations royales. Des états martiaux. Et au moment de recevoir son diplôme de terreur interroyaumale : « Vous êtes malheureusement recalé. Shawie faisait davantage peur. » On comprend mieux la colère.
Mais la grande révélation du jour ne porte pas seulement sur la dangerosité relative de l'ONE. Elle concerne surtout son bilan. Depuis presque deux ans, nous explique-t-on, l'ONE n'aurait à son actif que des bateaux coulés, dont la moitié au moins sans défense, et un château vide pris puis abandonné. Un château vide. Pris. Puis abandonné.
Il fallait donc presque deux ans de mobilisation pour découvrir que le grand méchant loup avait surtout appris à casser les barques. C'est un peu comme mobiliser le ban et l'arrière-ban du royaume contre un voleur de poules pour finalement publier un communiqué expliquant que, finalement, il ne savait pas très bien courir.
Mais attention : l'ONE demeure tout de même l'ennemi du royaume. Il faut donc le combattre. Même s'il ne fait pas peur. Même s'il ne prend rien. Même s'il fuit. Même si ses victoires ne valent rien. Même si ses châteaux sont vides. Même si ses bateaux sont coulés. Même si la France n'a rien à craindre. Il faut le neutraliser. Parce qu'il est dangereux. Mais pas trop. Terrifiant. Mais moins que Shawie. Capable d'envahir. Mais sans importance.
C'est ce que l'on appelle, dans les chancelleries, une menace à géométrie variable. Et voilà qui permet enfin de résoudre une énigme vieille de deux ans. Pourquoi fallait-il fermer les frontières ? Pourquoi fallait-il mobiliser ? Pourquoi fallait-il mettre les duchés sous état martial ? Pourquoi fallait-il appeler à la vigilance ? Pourquoi fallait-il faire peur aux pucelles ? Parce que l'ONE était une menace terrible. Enfin... Une menace terrible qui, selon le dernier communiqué, n'a presque rien réussi. Mais qui reste suffisamment terrible pour justifier toutes les mesures prises contre elle.
On pourrait presque croire que la menace n'était pas tant nécessaire pour faire la guerre que la guerre pour faire vivre la menace. Et puis il y a cette phrase merveilleuse : partout où l'ONE aurait tenté de s'implanter, l'échec l'aurait renvoyé à la mer. Bretagne : échec. Portugal : échec. Rouen : victoire. Mais victoire sans importance. Voilà donc une étrange armée : elle échoue partout où elle ne gagne pas et, lorsqu'elle gagne, cela ne compte pas.
Il ne lui reste donc qu'une seule possibilité : gagner une bataille que la France acceptera de reconnaître comme importante. Bon courage. Car si jamais l'ONE prenait demain Reims, il se pourrait fort bien que le Louvre découvre que Reims est la ville du Sacre, mais sans véritable intérêt stratégique, que ses trésors avaient déjà été déplacés et que, de toute manière, les précédents occupants avaient eux-mêmes constaté qu'une capitale ne sert à rien.
Ce serait dommage. Il faudrait alors publier une autre proclamation. Avec une autre liste. Et peut-être un autre monstre. Car c'est là toute la beauté du procédé : le grand méchant loup peut être aussi édenté qu'on voudra, il demeure extrêmement pratique. Il permet de tout expliquer. Une fermeture ? L'ONE. Une mobilisation ? L'ONE. Un état martial ? L'ONE. Un navire coulé ? L'ONE. Un voisin qui ne plaît pas ? L'ONE. Une campagne militaire ? L'ONE.
Et si, par extraordinaire, une armée française se mettait en marche vers Rennes, il suffirait probablement de préciser qu'il ne s'agit absolument pas de conquérir une ville. Puisque les villes ne servent à rien. Ce serait simplement une promenade militaire. Une promenade franco-berricho-angevine. Avec beaucoup de bottes. Mais sans objectif. Car en France, depuis deux ans, a appris une chose essentielle : quand les buts de guerre in gratibus sont nébuleux, ce qui compte, c'est de continuer la guerre.
Et maintenant, enfin, les masques vont tomber. Chaque armée, chaque duché, chaque tribunal pourra travailler sur une base claire, précise et parfaitement administrative. Il ne faudra plus chercher l’ennemi dans les brumes de la propagande, les rumeurs de taverne ou les communiqués contradictoires : il suffira de consulter la liste.
Quarante-sept noms. Quarante-sept coupables désignés. Quarante-sept silhouettes à poursuivre, à juger, à bannir, à neutraliser et, dans les versions les plus enthousiastes du communiqué, à faire disparaître de l’histoire comme on efface une tache sur un registre.
Félicitations donc au Royaume de France pour cette remarquable avancée bureaucratique. Après deux ans de guerre contre une organisation mystérieuse, il était temps de disposer enfin d’un document exploitable par les chancelleries, les tribunaux et les capitaines de garnison. Le grand méchant loup a désormais une identité civile, une maison, une orthographe vérifiée et, surtout, une liste de noms à accrocher dans toutes les salles du royaume.
Chaque armée saura qui traquer. Chaque duché saura qui interdire. Chaque tribunal saura qui condamner. Et chaque bon français saura désormais devant quels noms détourner les yeux avec gravité.
Il ne reste plus qu’à souhaiter bon courage aux quarante-sept intéressés. Quant aux autres, ils peuvent dormir tranquilles : tant qu’ils ne figurent pas sur la liste, ils ne sont officiellement ni dangereux, ni responsables, ni même particulièrement inquiétants. Ils sont simplement en attente d’un prochain communiqué.
Car le grand méchant loup est peut-être édenté. Mais il vient enfin de recevoir ses papiers. Et, dans les royaumes modernes, c’est souvent ainsi que commencent les chasses les plus organisées.
À lire : malus lupus
Carl Philippo Gottlieb pour l'AAP agence des Terres au Milieu
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