À Paris (AAP) - Il existe, dans le Royaume de France, une expérience assez simple que chacun peut tenter chez soi. Prenez un sujet. N'importe lequel. Une question concernant le royaume ? Une inquiétude sur la guerre ? Une demande à la Couronne ? Une question de justice ? Une affaire de noblesse ? Une envie de savoir où sont passés les navires ? Une question sur les finances ? Une envie simplement très française de râler ? Puis allez sur le forum.
Et là commence l'aventure. On pourrait imaginer que le citoyen dispose d'une porte. Une seule. On pousse. On entre. On demande. Eh bien non. Il dispose d'une porte, certes, mais derrière cette porte se trouvent d'autres portes. Et derrière ces portes, des couloirs. Et dans les couloirs, des salles. Et dans les salles, d'autres salles. Et dans les salles des archives, d'autres archives. Et dans les archives, probablement un parchemin expliquant dans quelle archive chercher. Ainsi fonctionne l'administration royale.
Vous cherchez la Reine ? Le Louvre. Très bien. Mais au Louvre, il y a l'Antichambre, la Salle du Trône, la Salle du Plaid, la Galerie des Jacasseurs, la Secrétairerie de la Pairie, le Bureau de la Curia Regis et les Archives. Vous cherchez la justice ? Le Tribunal du Palais. Très bien. Mais attention : Salle de dépôt des dossiers, aile des hémicycles, salle des archives de dossiers, salle des archives d'audience, archives du Tribunal du Palais. Vous cherchez le droit ? La Grande Bibliothèque Royale. Mais laquelle ? La bibliothèque Levan. La bibliothèque du droit royal. Les archives du droit royal. Les archives royales des comtés et duchés. La bibliothèque annexe. Et encore, vous avez eu de la chance : vous n'avez pas demandé les finances. Car pour les finances, il existe une Surintendance. Et pour la diplomatie, les Ambassades. Et pour les affaires militaires, la Sûreté. Et pour la noblesse, la Hérauderie. Et pour la mobilisation, un espace de mobilisation. Et pour les chevaliers, les Ordres Royaux de Chevalerie. Et pour le Roi, la Maison Royale. Et dans la Maison Royale, la Chambre, la Bouche, les Cérémonies, les Huissiers, les Logis et les Arts. Il ne manque plus qu'un Office chargé de déterminer auprès de quel Office il faut demander auprès de quel Office il faut demander. Ce serait l'Office de l'Orientation des Demandeurs d'Orientation. Avec son annexe. Et ses archives. On plaisante. À peine.
Car tout cela est parfaitement accessible. C'est là le miracle. Tout est public. Ou presque. Tout est ouvert. Tout est disponible. Tout est là . Il suffit de savoir où. Et c'est précisément là que le bât blesse. Car pendant que le petit monte jusqu'à l'institution, le gros pourrait très bien descendre jusqu'à la gargote. Pendant que le sujet cherche la salle du plaid, le représentant du pouvoir pourrait venir sur la place du village. Pendant que le citoyen cherche dans les archives royales l'annonce qui concerne son duché, il serait peut-être plus simple de venir lui parler.
Il existe pourtant deux lieux qui ne nécessitent ni plan du Louvre, ni huissier, ni archiviste, ni mot de passe, ni connaissance particulière de la géographie administrative du royaume. La halle de son village. La gargote de sa province. On y entre. On parle. On écoute. On répond. C'est même le principe. Et c'est là que l'on comprend quelque chose de profondément absurde dans la manière dont peut fonctionner une administration.
Plus elle crée de lieux pour accueillir le citoyen, plus elle risque de ne plus savoir où il se trouve. Le citoyen, lui, ne demande pas nécessairement une audience auprès du Grand Chambellan. Il demande parfois simplement à savoir ce qui se passe. Il ne réclame pas forcément une place dans la Curia Regis. Il aimerait parfois qu'on lui dise pourquoi trois navires ont coulé dans son port. Il ne souhaite pas nécessairement consulter les Archives Royales. Il voudrait simplement savoir si son village est en guerre.
Mais pour cela, il faut parfois monter. Monter au duché. Puis au royaume. Puis à l'institution. Puis à la salle. Puis à la sous-salle. Puis à l'annexe. Puis demander à quelqu'un qui saura peut-être où se trouve le document qui explique où demander.
Et pendant ce temps, le village attend. La gargote attend. La halle attend. Le citoyen aussi. C'est une étrange conception de la proximité du pouvoir : plus on veut rapprocher les institutions du peuple, plus on construit de couloirs entre les deux. On dira que tout est ouvert à tous. C'est vrai. Quoi que. Mais une porte ouverte au bout de quarante couloirs reste une porte difficile à trouver. Et il y a pire.
À force de demander au petit de monter, on finit par lui faire croire que le pouvoir habite nécessairement en hauteur. Que pour être entendu, il faut monter. Que pour parler au royaume, il faut quitter son village. Que pour comprendre, il faut connaître les bons salons. Que pour agir, il faut être introduit. Et qu'à défaut, il reste la halle. La halle, justement. Cette pauvre halle. Elle n'a pas d'antichambre. Pas de Grand Chambellan. Pas d'huissier. Pas de salle des archives. Pas de bibliothèque annexe.
On y arrive et l'on dit : « Bonjour, je voudrais vous parler. » Et quelqu'un répond. C'est rudimentaire. C'est populaire. C'est public. C'est même dangereux : tout le monde peut lire. Tout le monde peut répondre. Tout le monde peut contredire. Tout le monde peut voir. Voilà peut-être pourquoi les institutions aiment tant leurs propres salles. Une salle spécialisée permet de savoir qui parle, à qui, quand, comment, et surtout où.
Une halle permet simplement de parler. Une gargote provinciale permet pire encore : de parler devant tout le monde. Alors évidemment, le système institutionnel français préfère parfois le citoyen qui monte au citoyen qui rassemble. Le petit monte. Le gros ne descend pas. Et quand le petit arrive enfin, essoufflé, devant la bonne porte, on lui explique avec beaucoup de gentillesse que ce n'est pas ici. C'est à côté. À côté de la salle d'à côté. Au deuxième étage. Après les archives. À gauche de l'Office. Vous voyez ? Non ? C'est normal. Il faut connaître.
Et c'est ainsi que la France peut disposer d'un nombre considérable d'institutions publiques et manquer parfois de la chose la plus élémentaire d'une institution publique : une parole publique qui rencontre effectivement le public. Il n'est pourtant pas nécessaire de supprimer le Louvre. Ni le Parlement. Ni les tribunaux. Ni les bibliothèques. Ni les chancelleries. Ni les offices. Ni les archives. Il suffirait peut-être parfois que ceux qui les occupent descendent. Descendent dans les provinces. Dans les villages. Dans les halles. Dans les gargotes. Là où les gens sont.
Parce qu'une institution publique qui attend que le public vienne à elle est une institution. Une institution qui va chercher le public en est une autre. Et si la première aime les couloirs, la seconde n'a besoin que d'une table. Une table, une gargote, et quelqu'un qui dit : « Alors, qu'est-ce que vous voulez savoir ? » Voilà . C'est beaucoup moins compliqué. Et surtout, il n'y a pas besoin d'archives pour retrouver la porte.
Glaber pour l'AAP, agence de France
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Article validé par Ladzserus, Rédacteur en Chef de la KAP France.
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