À Rouen (AAP) - Aussi vite entrés, aussi vite sortis. Madame la Normandie n’aura finalement pas eu le temps de sentir grand-chose. Et pas qu'elle. L’offensive de l’Ordo Negrum Equites en Normandie aura duré moins longtemps qu’il n’en faut pour organiser la riposte. Après avoir débarqué, pris Rouen et mené leurs opérations dans les ports normands, les forces de l’ONE se sont retirées du duché. La capitale normande, brièvement passée sous contrôle ennemi, se retrouve ainsi de nouveau débarrassée de ses occupants.
Mais à mesure que les navires quittaient les côtes normandes, une autre chose demeurait remarquablement immobile : l’information. Car si les opérations militaires ont été menées avec célérité, leur récit public semble avoir été soumis à une tout autre doctrine stratégique. Dans les places publiques accessibles à tous, sur les forums où le premier venu peut normalement apprendre ce qui se passe dans son propre duché, les nouvelles auront été distillées avec une parcimonie digne d’un Lombard gardant ses écus.
Rouen était menacée. Puis Rouen est tombée. Puis Rouen a été abandonnée. Et entre ces trois moments, le citoyen normand a surtout eu la possibilité de ne rien savoir. Il faut certes se garder de confondre le secret militaire avec le silence administratif. Il est parfaitement compréhensible qu’une autorité ne détaille pas les mouvements de ses troupes pendant une opération. Dire où se trouvent les soldats avant même qu’ils y soient serait une manière assez efficace de les aider à y être attendus.
Mais il existe une différence entre ne pas révéler les mouvements d’une armée et ne pas informer sa population qu’une capitale est attaquée. Le premier relève de la prudence. Le second relève d’une conception assez particulière de la place publique. Et c’est là que l’affaire normande devient plus intéressante que la seule incursion de l’ONE. Car les informations ont bel et bien circulé. Elles ont circulé dans les chancelleries, dans les correspondances privées, auprès des officiers, des responsables et de ceux qui connaissent quelqu’un qui connaît quelqu’un. Elles ont donc existé.
Elles n’étaient simplement pas destinées à tout le monde. Le peuple, lui, pouvait toujours aller aux halles. Il pouvait vendre ses marchandises. Il pouvait raconter ses histoires. Il pouvait disserter sur le prix du pain. Mais savoir que Rouen, capitale du duché, était sur le point de tomber entre les mains d’une armée étrangère semblait relever d’un niveau supérieur d’information, réservé à celles et cux qui avaient obtenu le privilège de l’apprendre.
À lire : Les informations parviennent au compte goutte et de plusieurs sources
Cette avarice de la nouvelle est d’autant plus surprenante que la Normandie ne compte que 168 habitants répartis dans sept villages. À une telle échelle, on pourrait penser que l’information publique constitue précisément le moyen le plus simple de maintenir une communauté en vie. Au lieu de cela, les nouvelles importantes semblent prendre le même chemin que les écus des diocèses : elles restent entre quelques mains.
Et l’on découvre alors une curieuse mécanique. Le pouvoir communique à ceux qui ont besoin de savoir. Ceux qui savent communiquent à leurs proches. Les proches communiquent éventuellement à d’autres. Et le reste de la population apprend finalement les événements lorsqu’ils sont terminés. Dans le meilleur des cas. Dans le pire, elle apprend qu’ils ont eu lieu lorsqu’un voisin raconte en taverne qu’il s’est passé quelque chose à Rouen.
Le problème est pourtant moins militaire que politique. Une place publique n’est pas seulement un endroit où l’on annonce les fêtes, les nominations, les prix et les décisions administratives. C’est aussi l’endroit où une communauté prend conscience de son propre destin. Une capitale attaquée devrait donc être l’affaire de tous. Pas nécessairement dans le détail des opérations. Mais dans le principe. « Rouen est menacée. » « Rouen est tombée. » « Rouen a été reprise. » « L’ennemi est parti. »
« Vous avez lu l'annonce de la Reine ». Et bien non Votre Majesté : tout le monde n'a pas accès aux annonces de la Reine. Mais en revanche tout le monde a accès à la halle de son village et tout le monde a accès à la gargote de sa province. Cela oui.
Et c'est là qu'on devrait y trouver ces informations. Elles permettent simplement aux habitants de savoir dans quel monde ils vivent. Or, en Normandie, il aura fallu attendre que les troupes ennemies soient reparties pour que les informations sur leur passage commencent à émerger. C’est une manière comme une autre de gagner la guerre contre la désinformation : attendre que la guerre soit terminée.
L’ONE, elle, n’aura pas eu cette pudeur. Ses navires ont parlé. Ses troupes ont parlé. Ses actions ont parlé. Et même Kazimi a pris le soin de laisser une lettre dans la salle du conseil ducal pour expliquer, avec une ironie certaine, pourquoi les ports avaient été « nettoyés » et pourquoi deux navires avaient été autorisés à rester à Rouen. L’envahisseur aura donc finalement communiqué davantage sur son opération que ceux qui étaient censés informer les habitants de la province attaquée.
Il y a là quelque chose d’assez cocasse. L’ennemi explique ce qu’il vient de faire. Les autorités expliquent ce qu’elles savent. Et le bonhomme, lui, explique à son voisin ce qu’il vient d’apprendre. La Normandie a donc peut-être découvert une nouvelle forme de guerre : celle où les armées débarquent plus vite que les communiqués. L’ONE est entrée, a pris Rouen, a détruit les navires, a réglé quelques comptes matériels, puis est repartie.
La menace est passée. Les soldats ont disparu. Les navires ont repris la mer. Mais la question demeure : à quoi sert une place publique si les nouvelles qui concernent tout le monde restent réservées à quelques-uns ? Une armée peut entrer par surprise. Une capitale peut tomber par surprise. Mais une population ne devrait pas avoir à découvrir après coup qu’elle était en guerre.
À défaut, il ne faut plus appeler cela une place publique. Accéder à la halle de la ville ? Accéder à la gargote de la province ? Mais pour quoi au juste ?
Glaber pour l'AAP, agence de France
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Article validé par Ladzserus, Rédacteur en Chef de la KAP France.
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