
À Paris (AAP) - C'est officiel : l'ennemi est aux portes. Et quand l'ennemi est aux portes, que fait-on ? On ferme les portes. C'est logique. Surtout si l'ennemi est déjà passé par les portes. Dans la nuit du 8 au 9 août, une flotte « irlandaise » affiliée à l'ONE se serait donc présentée devant la côte normande avant de forcer l'accostage du port de Rouen. Deux armées, fortes d'une quarantaine d'hommes, auraient débarqué. Quarante hommes. Deux armées. Il faut croire que l'armée française avait prévu de combattre séparément les vingt premiers, puis les vingt suivants.
Malheureusement, les défenseurs, peu nombreux et surpris dans leur sommeil, n'ont pas pu repousser l'assaut. Ils dormaient. C'est embêtant pour défendre une ville. D'autant plus qu'on nous précise que l'action se déroule un dimanche, « normalement consacré au Seigneur ». Voilà donc l'ennemi qui débarque pendant que les défenseurs sont au repos dominical. On ne saurait reprocher à l'ONE de ne pas connaître les bonnes manières : attaquer le dimanche matin, c'est certes peu œcuménique, mais c'est efficace.
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Rouen serait désormais « plus qu'en danger de tomber ». C'était le 9 août, d'accord. Plus qu'en danger. C'est-à -dire ? En danger de tomber, puis en danger de tomber davantage ? Ou bien en danger au carré ? La précision est importante, car il s'agit tout de même de Rouen, capitale normande, et d'un château que le communiqué nous apprend simultanément à être « vidé de tout butin ». Ah. L'ennemi vient donc conquérir une ville sans richesse. Voilà qui change tout. Nous voilà rassurés pour le trésor ducal.
Mais pas pour la souveraineté. Car l'affaire est grave. Très grave même. À tel point qu'après avoir constaté que deux armées de vingt hommes ont débarqué, la Couronne annonce des mesures « défensives et offensives ». Lesquelles ? On ferme les frontières. Voilà l'offensive. On ferme les frontières aux étrangers. Voilà la défensive. C'est merveilleux, une guerre où l'on commence par empêcher les renforts d'arriver.
Le dispositif est précis : les étrangers ne pourront plus entrer dans le Domaine Royal, sauf s'ils viennent d'une province ou d'un État allié. Et même les alliés devront se munir d'un laissez-passer dûment autorisé par le Duc ou le Comte, contresigné par le Prévôt de France.
L'ennemi, lui, n'a apparemment pas demandé de laissez-passer. Il faut dire qu'il est déjà à Rouen. Même qu'il est déjà reparti. Vu qu'il était deux fois vingt et vain. On comprend donc mieux l'urgence. Il fallait agir. Et vite. Alors on a fermé les frontières. C'est un peu comme fermer l'écurie après que le cheval est parti. Mais avec un Prévôt pour contresigner.
La Couronne rappelle également que chacun doit agir : soldats, miliciens, volontaires civils, sujets vigilants et régnants exemplaires. Tout le monde doit donc se mobiliser. Sauf les étrangers. Dinguerie ce qu'il y a d'étrangers dans le Royaume de France. Eux doivent rester dehors. Enfin, ceux qui n'y sont pas déjà .
Car voici le véritable prodige de cette affaire : l'ennemi est suffisamment puissant pour débarquer en Normandie, prendre pied à Rouen et menacer une capitale, mais suffisamment faible pour que la principale réponse politique consiste à demander aux autres de ne pas venir. On appelle cela faire front commun. Un front commun avec contrôle des frontières. Il fallait y penser.
Le communiqué de Sa Majesté nous apprend encore que cette attaque survient après la déconfiture de l'ONE au Portugal. Nous voilà donc avec une hydre. Une hydre qui vient de perdre au Portugal, qui traverse la mer, débarque en Normandie et trouve encore la force de menacer Rouen. Il faut reconnaître à cette hydre une endurance remarquable. Mais surtout, elle a une qualité rare : elle permet de réutiliser les mêmes communiqués. Hier, elle était au Portugal. Aujourd'hui, elle est à Rouen. Demain, peut-être à Arras. Après-demain, elle sera probablement à l'origine de la fermeture d'un marché à Rennes.
Et chaque fois, la Couronne pourra rappeler que « la menace existe toujours ». La menace existe toujours. La phrase est admirable. Elle permet de ne jamais avoir à expliquer quand elle a commencé, quand elle finira, ni pourquoi elle revient toujours au même endroit. Il suffit de constater qu'elle existe. Et puisqu'elle existe, on ferme.
On ferme les frontières. On ferme les ports. On ferme les portes. Il ne restera bientôt plus qu'à fermer les fenêtres. Par précaution. On ne sait jamais. Car dans cette guerre, il faut être prudent. L'ONE pourrait entrer par la porte. Alors fermons la porte. L'ONE pourrait venir par la mer. Alors fermons les ports. L'ONE pourrait être cachée parmi les étrangers. Alors fermons les frontières. L'ONE pourrait attaquer pendant que les défenseurs dorment. Alors, peut-être, ne dormons plus. Et si nous ne dormons plus, nous serons fatigués. Et si nous sommes fatigués, nous dormirons. Et si nous dormons... L'ONE sera à Rouen.
C'est ainsi qu'une quarantaine d'hommes débarquent sur les côtes françaises et réussissent le tour de force de réveiller tout un royaume de près de 5000 âmes quand même sans que personne ne sache exactement qui, au juste, doit fermer quoi. À moins que le véritable danger ne soit pas l'ONE. À moins que le véritable danger soit la répétition. Car cela aussi, nous l'avons déjà vu. Une attaque. Une alerte. Une proclamation. Une fermeture. Un appel à l'unité. Puis une nouvelle attaque. Et l'on recommence. Belote et rebelote.
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La France vient donc d'inventer une nouvelle stratégie militaire : quand l'ennemi arrive, on lui ferme les frontières. Il ne reste plus qu'à espérer qu'il respecte le règlement. Sinon, il faudra vraiment envisager de défendre Rouen. Ou envoyer l'Anjou prendre Rennes. Allez savoir pour quoi en faire.
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