
À Rouen (AAP) - De notre correspondant qui, pour trouver la Normandie, a dû demander son chemin. La Normandie, vous connaissez ? Non ? C’est normal.
Avec ses 168 habitants répartis dans sept villages, la province tient davantage du désert démographique que du duché florissant. Mais qu’on se rassure : ce n’est évidemment la faute de personne. Ou plutôt si : des autres. Toujours les autres. Les voisins, les ennemis, les circonstances, le ciel, la fatalité… bref, tout ce qui permet d’éviter de regarder le désert en face. Il reste tout de même Rouen, 27 habitants. Vingt-sept ! Une métropole, à l’échelle normande. Une capitale. Enfin, une capitale de 27 âmes, ce qui permet au conseil de tenir ses réunions dans une taverne sans avoir besoin de pousser les tables. Et Rouen, justement, vient de tomber.
Enfin, pas encore tout à fait au moment où nous écrivons ces lignes. Mais suffisamment pour que les armées de l’Ordo Negrum Equites et de leurs affidés aient investi la capitale du duché. Ce qui, normalement, devrait constituer une information. Normalement. En Normandie, non.
Car le Normand dispose d’un privilège rare : il peut apprendre par hasard, au détour d'une taverne, que la capitale de son duché est sur le point de changer de bannière. Sur le forum provincial ? Rien. Pas un mot. Pas une alerte. Pas même un petit « attention, les gars, Rouen est attaquée ».
Il faut dire que la Normandie est administrée avec tout le sérieux administratif que mérite un territoire du domaine royal de 168 habitants : régent, laissez-passer, amirauté, maréchaussée, et probablement quelques commissions chargées de déterminer qui est habilité à informer ceux qui devraient être informés. Le peuple, lui, peut cultiver. Il peut miner. Il peut vendre. Il peut aller à la halle du village. Il peut raconter sa vie sur le forum. Mais apprendre que Rouen va tomber entre les mains de l'ONE, voilà qui semble relever d'un cercle d'initiés particulièrement fermé.
Il faut connaître quelqu'un. Ou quelqu'un qui connaît quelqu'un. Ou être assis à la bonne table au bon moment. À défaut, vous découvrirez la nouvelle lorsque la bannière aura changé. Une ville tombe. Et alors ? On entend déjà les philosophes de comptoir : « Une bataille n'est pas la guerre. » Certes. Une ville qui tombe n'est donc pas la guerre.
Sauf quand la ville est portugaise. Là , soudain, l'événement devient historique. Une ville est prise ? L'ONE reflue ! Une armée ennemie se retire ? Nous avons gagné ! Une troupe ennemie traverse trois villages ? Ils fuient ! Et le général White ? Un héros ! Ce qui, pour la dernière proposition, n'est d'ailleurs pas nécessairement faux.
Mais enfin, lorsqu'il s'agit de Rouen, on se découvre brusquement une pudeur stratégique : surtout ne rien dire. Une bataille n'est pas la guerre, vous comprenez. Une capitale n'est qu'une capitale. Vingt-sept habitants, après tout. Une fois qu'on aura retiré les sept qui sont partis miner, les cinq qui sont en taverne et les trois qui n'ont pas vu le courrier, il ne restera plus grand monde à prévenir.
Rouen, mais pour quoi faire ? Car le plus amusant dans cette affaire n'est peut-être pas que l'ONE prenne Rouen. C'est qu'on ne sait toujours pas pourquoi. Prendre une capitale, c'est bien. Mais après ? On pourrait imaginer quelques explications. Les envahisseurs ont peut-être une liste. Des officiers royaux. Des serviteurs de la Couronne. Des vassaux. Des proches de la Reine, enfin, ceux dont on se souvient encore du nom. Et pourquoi pas quelques comptes à régler.
Dans ce cas, les choses pourraient devenir intéressantes. Monsieur le marquis de Mescouilles, vassal dévoué de Sa Majesté des Lys : vous souhaitez conserver votre fortune ? Faites-en donc don au duché. Sinon, direction le tribunal. Puis les geôles. Puis, entre deux peines de dix jours, un petit séjour aux fourches patibulaires, histoire que chacun comprenne bien la jurisprudence. Madame la duchesse des Fessesroses, vassale de Sa Majesté des Lys : vous reniez vos allégeances et ralliez la harpe de Dublin, ou bien vous assumez vos choix et leur conséquence. Voilà au moins une politique. On pourrait être pour. On pourrait être contre. On pourrait même avoir une opinion en Normandie. Ce serait déjà beaucoup. Mais pourquoi Rouen ?
Pour l'instant, rien. Les communiqués s'échangent. Les chancelleries se parlent. Les officiers se répondent. Les titres sont longs, les formules impeccables et les salutations soigneusement scellées. Tout le monde est très poli. Tellement poli qu'on finit par se demander si quelqu'un a oublié de demander ce que l'ONE compte faire de Rouen.
Car conquérir une capitale sans lui donner d'objectif ressemble beaucoup à acheter une vache pour admirer la clôture. À moins, bien sûr, que l'objectif soit simplement de prendre Rouen. Dans ce cas, félicitations : objectif atteint. Mais pourquoi ? Mystère.
Et c'est ici que la Normandie apporte sa contribution originale à la politique française : l'absence d'information devient une politique d'information. La gouvernance préfère les petits mots entre gens renseignés à la place publique. Les conversations privées aux forums. Les initiés aux habitants. Puis, lorsque les habitants apprennent enfin quelque chose, on s'étonne qu'ils ne soient pas au courant.
C'est assez pratique. Et parfaitement circulaire. La Normandie, terre de secrets Il faut reconnaître que le duché a trouvé une solution élégante à son problème démographique. À force de ne plus rien dire à personne, il y aura bientôt davantage d'initiés que d'habitants. 168 habitants ? Aucun problème. On pourra bientôt compter : 168 Normands, 214 personnes « dans la confidence », 37 chanceliers, 14 officiers, 9 régents, 6 personnes qui savent réellement ce qui se passe, et une population entière qui l'apprendra dans trois jours par hasard.
La faute au ciel, naturellement. Ou aux circonstances. Ou aux voisins. Ou à l'ONE. Certainement pas à cette vieille habitude de gouverner derrière les portes closes, de privilégier les religions à mystères aux pastorales publiques, les petits cercles aux grandes places, les confidences aux annonces.
Et voilà donc Rouen assiégée, peut-être prise, probablement promise à la chute. Une capitale de 27 habitants. Une capitale dont les habitants, eux, auront peut-être été les derniers informés de sa propre conquête. Et après ? Peut-être Rouen tombera-t-elle. Puis l'ONE repartira. Peut-être remettra-t-on une bannière. Peut-être échangera-t-on quelques lettres. Peut-être les chancelleries se féliciteront-elles mutuellement de leur parfaite maîtrise du dossier.
Et peut-être, surtout, personne ne racontera rien. Pas même lorsque Rouen aura été prise. Pas même lorsqu'elle aura été abandonnée. Pas même lorsqu'on aura oublié qu'elle avait été prise. Car il existe une manière très efficace de faire disparaître un événement : ne jamais l'annoncer. Et si, par extraordinaire, quelqu'un finit par demander ce qui s'est passé, on pourra toujours lui répondre que ce n'était pas important.
Après tout, une bataille n'est pas la guerre. Et en Normandie, manifestement, une capitale n'est pas une information.
Gaspard de la Goupille dit Gégé, pour pour l'AAP agence Meuse, Saône et Rhône.
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