À Dunkerque (AAP) - Il advient quelquefois qu'un seul événement découvre davantage la condition d'un État que les plus longues délibérations de ses conseils.
À Dunkerque, un navire breton, demeuré à quai dans un port relevant du Royaume de France, fut réduit en épaves sous le feu de deux caraques de l'Ordo Negrum Equites. Son capitaine, Elizéar O'Callaghan, reçut ensuite avis qu'il lui était interdit d'accoster sur les côtes françaises sans permission de l'Irlande. Ainsi les eaux d'un royaume furent le théâtre d'un commandement étranger, tandis que le bois flottant emportait avec lui une interrogation dont la portée excède de beaucoup la perte d'un seul bâtiment.
Le malheur d'un particulier est toujours digne de compassion, mais il n'acquiert une véritable importance politique que lorsqu'il révèle l'état de la puissance publique. Car il ne s'agit plus ici d'un navire coulé, mais de savoir à qui appartient véritablement l'autorité sur les mers où il a sombré. Les échanges qui suivirent ce naufrage ne furent point seulement des querelles entre Bretons, Irlandais ou représentants de l'ONE. Ils mirent au jour une question plus essentielle : qu'est-ce qu'un royaume lorsque d'autres que lui paraissent exercer les droits qu'il revendique encore ?
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Il est de la nature de toute République que la souveraineté soit une, entière et indivisible. Là où plusieurs commandent concurremment, nul ne commande véritablement. Le sujet ne peut obéir à deux maîtres sans que l'autorité de l'un ne soit diminuée par celle de l'autre. Or les récents événements offrent un spectacle singulier.
D'une part, la Couronne de France rappelle solennellement que ses espaces maritimes demeurent fermés aux navires étrangers, que nul ne peut y circuler sans l'autorisation de son Amirauté, et que la garde de ses côtes relève de son autorité souveraine. Les formes du pouvoir sont observées avec toute la gravité convenable : proclamation royale, sceaux, chancellerie et rappel des anciennes ordonnances.
D'autre part, les faits rapportés par les protagonistes présentent une réalité d'une tout autre nature. Ce n'est point l'Amirauté de France qui paraît décider des mouvements des navires bretons, mais l'Irlande. Ce n'est point la France qui est invoquée lorsqu'il s'agit d'obtenir l'autorisation de naviguer, mais l'Irlande. Ce n'est point davantage une puissance française qui revendique avoir détruit le bâtiment d'Elizéar, mais les représentants de l'ONE eux-mêmes, lesquels assument publiquement leurs actes et les justifient comme relevant de leurs propres intérêts. Ainsi apparaît une distinction qu'il convient de ne jamais confondre.
Les édits sont les marques de la souveraineté. L'exécution en est la substance. Publier une défense est un acte de gouvernement, empêcher qu'un autre ne gouverne à votre place est l'essence même du pouvoir. Car la souveraineté ne consiste point à écrire le droit, elle consiste à faire qu'il n'en soit point reconnu d'autre.
Il n'est dès lors guère surprenant que l'auteur de la réponse irlandaise tourne en dérision la proclamation française en demandant par quels navires la Couronne entend faire respecter l'interdiction qu'elle vient de renouveler. La moquerie serait vaine si elle ne trouvait appui dans les événements mêmes qu'elle prétend commenter. Plus remarquable encore est le silence qui entoure cette affaire.
Le capitaine breton interpelle la souveraine sans obtenir réponse. Il annonce vouloir porter son grief devant la Reyne de France, comme si celle-ci représentait encore un recours possible. Pourtant, dans toute cette controverse, le Royaume n'apparaît jamais comme l'acteur principal. Il est cité, attendu, invoqué, rarement il agit. C'est là sans doute ce qui mérite le plus d'attention.
Il existe des États qui perdent des batailles sans rien perdre de leur majesté. Il en est d'autres qui conservent tous les signes extérieurs de la puissance tandis que l'exercice de celle-ci leur échappe peu à peu. Les sceaux demeurent. Les proclamations sont publiées. Les officiers continuent de parler au nom de la Couronne. Mais si un pouvoir étranger détermine effectivement qui navigue, qui mouille, qui commerce et qui peut être frappé jusque dans les ports du royaume, alors la souveraineté cesse d'être une réalité pour devenir une apparence.
Il ne revient point ici de juger les intentions des princes ni les causes particulières de cette crise. Les circonstances changent, les alliances se font et se défont, les guerres altèrent souvent l'ordre ordinaire des choses. Mais une maxime demeure. La République ne se conserve point par la seule autorité des ordonnances. Elle se conserve lorsque chacun sait qu'il n'est, dans les limites du royaume, qu'une seule volonté capable de commander et une seule puissance capable de contraindre.
L'affaire d'Elizéar ne sera peut-être demain qu'un épisode parmi d'autres des querelles maritimes de ce temps. Toutefois, si l'Histoire devait retenir quelque enseignement de ces journées, ce ne serait pas le naufrage d'un navire, mais cette étrange situation où le Royaume de France continue de proclamer sa souveraineté tandis que d'autres semblent, sur ses propres rivages, en exercer les attributs.
Jean Bodin pour l'AAP, agence de France
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Article validé par Ladzserus, Rédacteur en Chef de la KAP France.
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