
Genève (AAP) - Il n'aura fallu que quelques semaines pour que les abeilles deviennent le sujet de conversation de tout le royaume.
Sur les marchés, on ne parle plus seulement du prix du blé ou des cochons. Aux portes des mairies, des habitants arrivent les bras chargés de marjolaine et de baies de sureau noir. Dans les ateliers, les artisans découvrent de nouveaux ouvrages. Et jusque dans les tavernes, les débats font rage : faut-il nourrir ses abeilles au thym ou à l'anis ? À quel moment récolter ? Les essaims s'en iront-ils si l'on se montre trop gourmand ?
Une certitude s'impose déjà : devenir abeilleur ne sera pas une affaire d'impatients. Les premiers essais montrent que les abeilles produisent plusieurs crus de miel, fleurs, lavande, thym, romarin ou anis, auxquels s'ajoutent la cire et, plus rarement, la très recherchée gelée royale. Mais avant de remplir son premier pot, il faut apprendre un métier qui ne ressemble à aucun autre.
Chaque ruche réclame une attention quotidienne. Les colonies doivent être nourries avec des simples : cinq brins de lavande ou d'anis, ou quatre de thym ou de romarin, à chaque nourrissage. Plus les abeilles sont heureuses, meilleure sera la récolte. À l'inverse, un propriétaire trop pressé risque de voir son essaim abandonner la ruche.
Les premiers retours d'expérience permettent désormais de mesurer l'ampleur de la tâche. En trois journées de cueillette intensive, un promeneur rapporte une vingtaine de brins de marjolaine, une poignée de thym, de lavande et d'anis, quelques baies de sureau noir, un peu de romarin, quelques morceaux d'écorce et, avec un peu de chance, des ailes de papillon. À ce rythme, il faut près de onze jours pour réunir les soixante-neuf brins de marjolaine nécessaires à la fabrication d'une seule ruche.
Et cette récolte ne sert pas seulement à construire. Il faut aussi nourrir les colonies. Beaucoup découvrent ainsi qu'ils passent presque autant de temps à parcourir chemins et sous-bois qu'à surveiller leurs ruches. L'abeilleur est devenu autant cueilleur qu'éleveur.
Les autorités n'ont d'ailleurs pas tardé à lancer un appel. Les baies de sureau noir et la marjolaine doivent être remises aux mairies afin d'alimenter les ateliers des bailliages, seuls capables de fabriquer les précieuses ruches. Le message adressé à la population est sans détour : cessez d'écrire pour demander quand les ruches arriveront, allez plutôt cueillir des herbes. « Nous nous occupons immédiatement de l'impossible, les miracles prennent un peu plus de temps », répondent les administrateurs débordés.
Car derrière une simple ruche se cache déjà toute une chaîne économique. Le cueilleur fournit les herbes. Le bailli fabrique les ruches. L'abeilleur élève les essaims. Le sculpteur réalise les enfumoirs indispensables aux récoltes et façonne également des sculptures en cire destinées aux demeures les plus prospères. Le charpentier construit des ruches décoratives. Le forgeron transforme la cire en chandelles. Les botanistes élaborent des baumes protecteurs, tandis que boulangers et meuniers multiplient pâtisseries, moûts et hydromels parfumés aux différents miels.
Les échanges commencent déjà à s'organiser. Dans plusieurs villes, les sculpteurs négocient directement leur approvisionnement en cire contre la fabrication d'enfumoirs. D'autres artisans concluent des accords avec les abeilleurs afin d'assurer leurs futurs besoins. Une filière entière prend forme sous les yeux des habitants.
Les premiers effets sont déjà visibles sur les marchés. À Genève, le miel de fleurs s'échange autour de six écus, tandis que les variétés plus recherchées atteignent dix à quinze écus selon leur origine. Les premières sculptures en cire, véritables objets de prestige, apparaissent aux côtés du mystérieux « Pacificateur », accessoire rarissime censé favoriser l'obtention de gelée royale lors des récoltes. Tous deux s'affichent déjà à cinq cents écus, preuve que les produits de la ruche dépassent largement le simple domaine alimentaire.
La cueillette elle-même retrouve une importance oubliée. Les ailes de papillon assurent un petit revenu aux plus chanceux. Le céleri et les écorces de saule blanc trouvent preneur depuis toujours auprès des artisans qui fabriquent les batoas. Les simples, longtemps considérés comme de modestes plantes des chemins, deviennent désormais l'une des matières premières les plus convoitées du royaume.
Les difficultés existent encore. Les stocks de ruches demeurent insuffisants, les ventes ne permettent pas toujours aux cueilleurs de récupérer les ruches qu'ils ont contribué à produire, quelques recettes attendent encore d'être équilibrées et les premiers calculs économiques se poursuivent. Mais ces hésitations ressemblent davantage aux tâtonnements d'une économie naissante qu'aux défauts d'une innovation.
Une chose est déjà certaine. Le rucher n'est pas seulement un nouveau champ. Il transforme la manière de cultiver, de commercer et même de coopérer. Rarement une nouveauté aura relié autant de métiers dans une même chaîne de production. Là où les campagnes voyaient hier pousser du blé et du maïs, elles voient aujourd'hui fleurir les herbes, bourdonner les abeilles et s'organiser un commerce dont chacun pressent déjà qu'il comptera parmi les plus vivants des saisons à venir.
Les anciens disaient que la terre récompense ceux qui savent attendre. Les abeilles semblent bien décidées à leur donner raison.
À lire : Le rucher pour les nuls
À lire : le royaume des abeilles ouvre ses portes
Georg von Schnurstein pour l'AAP agence Meuse, Saône et Rhône.
Pour réclamer un droit de réponse - la KAP internationale